Les chansons ont une histoire
« Je suis juste un raconteur d’histoires avec une guitare. »
Grand entretien avec Daniel le Troubadour
Propos recueillis par Hugo Ferté pour le magazine Les Notes et les Mots.
Il y a des auteurs qui écrivent des chansons, et d’autres qui racontent des vies. Daniel le Troubadour appartient à cette seconde famille. Depuis vingt-cinq ans, il promène sa guitare et ses textes sur les petites scènes, avec la même sincérité et la même émotion.
Son premier album, Bonheur en pointillé, est l’aboutissement d’un long chemin fait de souvenirs, de rencontres, de doutes et de fidélité à une certaine idée de la chanson française.
Dans cet entretien, Daniel Joubert revient sur la naissance de ses chansons, les histoires qui les ont inspirées et le parcours qui l’a conduit jusqu’à ce premier album.
H.F. : Daniel, parmi toutes les chansons que tu as écrites, laquelle souhaites-tu nous raconter en premier ?
D.J. : Je vais commencer par la toute première chanson que j’ai écrite. Elle s’appelle « Mérotte ».
« Mérotte », ça veut dire maman. En réalité, c’est mon frère qui avait donné ce surnom à ma mère.
Pendant un moment, j’ai hésité à continuer à l’appeler ainsi, car certaines personnes ne comprenaient pas ce que ce mot voulait dire. Mais des copains m’ont dit :
« Surtout, ne change rien ! C’est justement ce qui fait tout son charme ! »
Ils avaient raison. J’ai gardé « Mérotte », et je pense que j’ai bien fait.
C’était ma toute première chanson. Elle a plu tout de suite, surtout auprès de ma famille. Elle faisait pleurer tout le monde… (Rires.)
À cette époque, je débutais la guitare. Je ne savais pas vraiment jouer, voire pas du tout !
Je l’ai écrite avec seulement deux accords : le Ré et le La7, un peu comme « Le Gorille » de Georges Brassens. (Rires.)
Puis un jour, un copain m’a dit :
« Tu devrais rajouter un Sol ici. »
Et finalement, cette petite modification a apporté quelque chose à la chanson.
Au départ, elle était un peu plus longue. Je parlais notamment de son chat blanc Capucin. Mais, comme pour d’autres chansons par la suite, j’ai choisi de la raccourcir et de garder l’essentiel.
La particularité de « Mérotte », c’est que je la chante à chaque fois que je monte sur scène. Je ne fais jamais l’impasse dessus.
Et ce qui est étonnant, c’est que je la chante toujours avec la même émotion.
Je ne m’en lasse pas, je ne me force pas, parce que je sais qu’elle touche les gens. À tel point que je me demande parfois si chacun n’a pas vécu, quelque part, des sentiments proches de ceux que je raconte.
Mais je n’ai pas encore dit l’essentiel.
J’ai écrit cette chanson deux ans après la disparition de ma maman.
Elle est partie, fatiguée par la vie, à l’âge de 84 ans. Nous étions huit enfants, et moi j’étais le petit dernier.
Et le petit dernier, tu sais, a parfois du mal à couper le cordon ombilical…
« Mérotte », c’est sans doute ma façon de garder encore un lien avec elle.
Cette première chanson contient déjà tout l’univers de Daniel : la mémoire, l’émotion, la famille et cette volonté de transformer un souvenir personnel en une histoire qui peut toucher tout le monde.
H.F. : Te souviens-tu du moment précis où cette chanson est née ?
D.J. : Oui, très bien.
Elle est née dans la cuisine de mon appartement.
Les paroles, les images, les souvenirs étaient très nombreux. Il y avait beaucoup de choses à raconter, beaucoup de clichés aussi, et il a fallu apprendre à couper, à choisir, à garder seulement ce qui était vraiment important.
Puis c’était ma première chanson. J’écrivais un peu à l’arrache !
Un copain m’a d’ailleurs repris en me disant :
« Applique-toi un peu ! Le nombre de pieds, les rimes, ce n’est pas bon ! »
Il avait raison.
Petit à petit, j’ai appris. Et puis un jour, il ne m’a plus rien dit… (Rires.)
H.F. : Après « Mérotte », dans ta lancée, d’autres chansons sont-elles rapidement arrivées ?
D.J. : Oui, après « Mérotte », j’avais plein de sujets de chansons.
Je crois que la deuxième était « Bordeaux ».
C’est une ville que j’aime beaucoup : son fleuve, ses pierres, son marché, son centre historique…
Et puis il y a le nouveau Bordeaux, ravalé, maquillé… (Rires.)
J’aime aussi beaucoup son marché emblématique, les Capucins.
C’ était un lieu vivant, populaire, où l’on rencontrais des gens, où l’on ressentais une ambiance particulière.
Cette ville m’inspire J’avais envie de lui rendre hommage à ma manière.
H.F. : Une chose apparaît déjà dans ton parcours : tes chansons semblent toujours partir des mots. Est-ce que la musique arrive parfois en premier ?
D.J. : Non, jamais.
Les chansons ne naissent jamais par la musique.
J’en serais bien incapable. Je ne suis pas un musicien !
Je suis juste un gratouilleur de guitare. (Rires.)
J’écris toujours les textes en premier.
Ensuite, je cherche une mélodie avec ma voix, j’essaie de poser des accords qui sonnent bien, et je construis petit à petit.
Mais je fais toujours un peu la même chose.
C’est ma façon de travailler depuis le début.
H.F. : Parmi tes chansons, il y en a une qui a donné son titre à ton album : « Bonheur en pointillé ». Pourquoi ce choix ?
D.J. : Ah oui, je pense à « Bonheur en pointillé ».
Je trouve que c’est une belle chanson.
Je voulais parler du bonheur qui ne peut pas exister tout le temps, mais qui arrive par petites touches, avec de jolies images.
Des petits riens, des petits bonheurs… mais des bonheurs en pointillé.
C’est une idée qui me ressemble beaucoup.
Avec « Bonheur en pointillé », Daniel résume une grande partie de sa manière d’écrire : partir de choses simples, de moments vécus, de petits détails qui prennent soudain une valeur universelle.
H.F. : Daniel, quand tu écris une chanson, est-ce que tu inventes parfois des situations ou est-ce que tu pars toujours de choses que tu as vécues ?
D.J. : C’est très rare que j’invente complètement des situations que je n’ai pas vécues, de près ou de loin.
J’ai besoin d’un point de départ réel, d’une émotion, d’un souvenir, d’une scène observée.
Par exemple, « Chef, nous voulons des frites », je connaissais bien la relation des lycéens avec la cantine.
Je comprenais leur envie, leurs petites revendications, leur façon de voir les choses. Je me mettais davantage à leur place plutôt que de vouloir absolument leur faire manger des épinards ! (Rires.)
Pour « Le Rhume », c’est aussi parti d’une expérience personnelle.
Je vais voir mon médecin pour un simple rhume, et finalement il me fait faire toute une série de bilans biologiques.
Cette situation m’a amusé et j’en ai fait une chanson.
Finalement, même quand je raconte les autres, je pars toujours d’un petit morceau de réalité.
Chez Daniel, l’écriture semble donc naître d’un regard. Observer, écouter, retenir un détail : c’est souvent le début d’une chanson.
H.F. : Daniel, est-ce que tu as toujours été quelqu’un qui regarde les autres, qui écoute les conversations, qui remarque les petits détails de la vie ?
D.J. : Ah oui, je le crois sincèrement.
J’ai toujours eu envie d’écrire, de poser des mots sur les maux.
Je regarde, j’écoute, je m’inspire de ce que je vois et de ce que j’entends.
Une phrase entendue quelque part, une situation dans la rue, une rencontre, un comportement humain… tout peut devenir une source d’inspiration.
Je crois que c’est ma façon de regarder le monde.
H.F. : On sent aussi dans tes chansons un mélange entre émotion et humour. Quelle place occupe l’humour dans ton écriture ?
D.J. : Ah oui, j’aime bien écrire des chansons humoristiques.
J’aime manier l’humour malgré mon côté mélancolique.
Je crois que ces deux aspects font partie de moi.
J’ai écrit « Chef, nous voulons des frites », « Le Rhume », dont nous avons déjà parlé, mais aussi d’autres chansons qui ne figurent pas sur cet album :
« Irénée », « Elles demandent des nouvelles », « La Voisine » et quelques autres.
L’humour permet de regarder certaines situations autrement.
Derrière une chanson drôle, il y a souvent une observation sur les gens, leurs habitudes, leurs petits travers.
Finalement, même quand je fais sourire, je raconte toujours un petit morceau d’humanité.
Mais derrière le sourire, Daniel n’oublie jamais les sujets qui le touchent profondément. Certaines chansons portent un regard plus grave sur le monde.
H.F. : Tes chansons parlent d’amour, d’humour, mais aussi d’injustice. Est-ce un thème important pour toi ?
D.J. : Oui, bien sûr.
J’ai écrit plusieurs chansons qui racontent l’injustice d’une manière ou d’une autre.
Je pense à :
« Dis-moi »,
« Il faut les voir »,
« Petit soldat »,
« Attiré par la pluie »,
« Je ramasse les rêves »,
« Je traverse la rue ».
Ces chansons parlent toutes, quelque part, de situations injustes.
Je n’écris pas pour donner des leçons.
J’essaie simplement de raconter des histoires humaines, de parler de personnes que l’on oublie parfois, de mettre des mots sur des réalités qui méritent d’être regardées.
H.F. : Si tu devais chercher un fil conducteur dans toutes tes chansons, lequel serait-il ?
D.J. : Je ne sais pas vraiment ! (Rires.)
Mes sujets d’écriture sont variés : l’amour, l’humour, l’injustice…
Mais je dirais peut-être que ce qui revient souvent, ce sont certaines valeurs : la tolérance, la paix, le bon esprit, le respect des autres.
En général, j’essaie d’aller vers quelque chose de positif, quelque chose qui puisse faire du bien à l’humanité.
C’est peut-être prétentieux de dire ça… (Rires.)
Mais au fond, je ne cherche pas à changer le monde avec mes chansons.
J’essaie simplement d’apporter ma petite pierre.
Cette envie de partager et de toucher les autres prend tout son sens lorsqu’il monte sur scène. Car pour Daniel, une chanson n’existe vraiment que lorsqu’elle rencontre un public.
H.F. : Quand tu chantes devant un public, qu’est-ce que tu recherches avant tout ?
D.J. : Créer des émotions.
C’est un peu ma force qui compense mes faiblesses musicales ! (Rires.)
Je ne suis pas un grand musicien.
Je suis surtout un raconteur d’histoires avec une guitare.
Ce qui compte pour moi, c’est que les gens ressentent quelque chose : une émotion, un sourire, un souvenir qui revient.
Si une chanson touche quelqu’un, alors elle a rempli son rôle.
Au fil de cet entretien, une chose apparaît clairement : Daniel n’est pas devenu auteur-compositeur par ambition de carrière. La chanson est venue d’une envie profonde, nourrie par des années d’écoute et d’admiration pour ceux qui ont marqué l’histoire de la chanson française.
H.F. : Daniel, tu dis souvent que tu n’es pas un musicien, mais un auteur qui s’accompagne à la guitare. Pourtant, cela fait maintenant vingt-cinq ans que tu écris et que tu montes sur scène.
Avec le recul, est-ce que tu penses que tu es devenu chanteur par hasard, ou est-ce que cette envie était présente depuis longtemps ?
D.J. : Ah oui, je crois sincèrement que, inconsciemment, j’ai toujours eu envie de ça.
Mais je trouvais cette voie inaccessible.
À l’époque, le show-business était très présent et il y avait des artistes qui semblaient occuper tout l’espace :
Johnny Hallyday, Michel Sardou, Claude François, Joe Dassin, Michel Delpech, Michel Fugain, Daniel Guichard…
Et puis il y avait les grands auteurs et interprètes de la chanson française.
Celui que j’admirais le plus, c’était Jean Ferrat.
C’était mon exemple.
Il y avait aussi Georges Brassens, Georges Moustaki, Georges Chelon, Leny Escudero, Graeme Allwright, Adamo, Charles Aznavour, Barbara, Guy Béart, Jacques Brel, Mouloudji, Édith Piaf, Pierre Perret, Serge Reggiani, Charles Trenet, Claude Nougaro, Frederik Mey, Hugues Aufray, Bob Dylan, Joan Baez, Serge Gainsbourg…
Et bien sûr tous ceux que j’oublie de citer.
Puis sont arrivés les artistes de ma génération, ou presque :
Francis Cabrel, Yves Duteil, Maxime Le Forestier, Nicolas Peyrac, Renaud, Alain Souchon…
Et plus récemment Yves Jamait ou HK.
Avec toutes ces grandes figures de la chanson, je pensais que tout avait déjà été dit.
Je me demandais ce que je pouvais apporter.
H.F. : Pourtant, tu as fini par trouver ton propre chemin.
D.J. : Oui, parce que je ne voulais pas forcément faire comme les autres.
Moi, j’avais envie d’une chanson simple.
Je voulais chanter seul avec ma guitare, un peu comme Brassens.
J’aimais aussi beaucoup la façon qu’a Alain Souchon de raconter les choses avec simplicité et poésie.
En revanche, je n’ai jamais cherché à chanter comme Jean Ferrat.
Sa voix grave, ses magnifiques orchestrations… c’était un autre monde.
Alors je me suis débrouillé comme j’ai pu.
J’ai écrit mes textes, j’ai cherché mes accords, et je suis monté sur scène.
Parfois je me trompais, j’étais mort de trac…
Mais j’y retournais.
H.F. : Après toutes ces années, le trac est-il toujours présent ?
D.J. : Oui !
Je suis à vingt-cinq ans d’ancienneté, et pourtant, chaque fois que je fais une petite prestation, j’ai l’impression de recommencer comme au premier jour.
Le trac est toujours là.
La différence, c’est que j’ai quand même un peu plus d’assurance maintenant. (Rires.)
À force de persévérance, Daniel a fini par construire un univers reconnaissable. Lui qui dit ne pas être un grand musicien est pourtant parvenu à créer une vraie identité d’auteur.
H.F. : On t’a parfois comparé à certains artistes. Qu’est-ce que l’on te dit ?
D.J. : On me dit parfois que je suis un mélange de Pierre Perret et de Renaud, avec une voix fluette aux couleurs d’Adamo.
(Rires.)
Je ne sais pas si c’est vraiment juste, mais c’est évidemment un compliment qui me touche.
Ces artistes ont tous une façon particulière de raconter les gens, la vie, les petits moments du quotidien.
Ce sont des univers qui me parlent beaucoup.
Pendant vingt-cinq ans, Daniel a donc écrit et chanté sans jamais enregistrer d’album. Un paradoxe pour un auteur qui avait déjà un répertoire riche de nombreuses chansons.
H.F. : Daniel, pendant toutes ces années, tu as partagé tes chansons sur scène, mais tu n’avais jamais enregistré d’album.
Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
D.J. : Parce que je pensais que ce n’était pas parfait.
Je trouvais que c’était trop pareil.
Il y avait souvent la même construction musicale, la même « pompe » comme Brassens, le même rythme un peu feu de camp.
Je savais que mes textes avaient quelque chose, mais je sentais que les musiques n’étaient pas encore à la hauteur de ce que j’imaginais.
Beaucoup de personnes ont essayé de m’aider, mais elles ont vite renoncé ! (Rires.)
Il fallait trouver la bonne personne, celle qui allait comprendre ce que j’avais dans la tête.
H.F. : Et cette rencontre a finalement eu lieu…
D.J. : Oui.
Il y a quelques mois, à l’occasion de nos anniversaires de l’année 1956, un ami que je connais depuis très longtemps a écrit quelques mots sur notre camaraderie.
Puis il m’a demandé de terminer le texte.
Je l’ai fait.
Et ensuite, il m’a dit :
« Je vais m’occuper de la musique. »
Je lui avais simplement donné une direction.
Je lui avais parlé d’un accompagnement dans l’esprit de « Les Retrouvailles » de Graeme Allwright et de « Santiano » de Hugues Aufray.
Cet ami, je le connais depuis cinquante-cinq ans.
Il m’a toujours dit franchement :
« Tes textes sont bien, mais tes musiques, c’est toujours le même air. »
(Rires.)
Alors un jour, il m’a dit :
« Confie-moi tes textes. »
Et finalement, c’est lui qui a choisi les chansons de l’album !
Cette rencontre va changer le destin des chansons de Daniel. Après des années passées à les porter seul avec sa guitare, elles vont enfin trouver un nouvel écrin musical.
H.F. : Cet ami a donc apporté un regard nouveau sur tes chansons. Comment s’est passée cette transformation ?
D.J. : Il a réussi à donner une nouvelle vie à mes textes.
Il a travaillé avec des outils très sophistiqués, qui permettent aujourd’hui d’explorer beaucoup de possibilités musicales.
Mais au-delà de la technique, il y a surtout eu son sens artistique, son écoute et son propre univers.
Il a ajouté son grain de sel.
Et c’est cela qui a fait la différence.
Il n’a pas changé l’âme de mes chansons. Au contraire, il leur a permis de devenir celles que j’avais souvent imaginées dans ma tête.
C’est comme si, pendant toutes ces années, elles avaient attendu le bon moment et la bonne personne pour prendre leur envol.
H.F. : Daniel, parlons d’un sujet qui fait débat aujourd’hui : l’intelligence artificielle. Certains pourraient penser que l’utilisation de ces nouveaux outils enlève une part d’authenticité à la création. Est-ce que tu t’es déjà demandé si, en les utilisant, tu ne risquais pas de trahir ton propre travail d’auteur ?
D.J. : Aujourd’hui, l’outil a changé. L’arrangeur peut être un musicien… ou une intelligence artificielle.
La seule vraie question qui compte est donc celle-ci : qui est l’auteur de l’œuvre ?
Oui, je reconnais volontiers que Suno, sous la houlette de Serge, est capable de réaliser des arrangements bien meilleurs que ceux que je pourrais faire moi-même.
D’ailleurs, je ne sais pas les faire.
Grâce à lui et à cet outil, j’ai entendu, pour la première fois, mes chansons telles que je les avais toujours imaginées au fond de moi : portées par un orchestre, avec des voix amples et des harmonies que je n’avais ni le talent ni les moyens de réaliser seul.
Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir demandé de l’aide, cherché des conseils, multiplié les tentatives et pris des contacts. Mais pendant longtemps, tout cela est resté sans réponse.
Alors non, je ne considère pas cela comme une trahison de mon travail.
Au contraire, c’est la première fois que mes chansons me reviennent comme un miroir agrandi : fidèle à ce que j’avais toujours rêvé d’entendre.
Je ne suis pas quelqu’un qui cherche un raccourci.
Je suis quelqu’un qui cherche simplement à faire entendre ce qu’il porte en lui depuis longtemps.
Si cet outil me permet enfin d’entendre mes chansons avec les couleurs orchestrales dont je rêvais depuis des années, je n’y vois pas une fraude.
J’y vois un créateur qui dispose enfin d’un atelier plus vaste.
Alors oui, je garde mes émotions. Elles ne sont pas celles d’un tricheur. Elles sont celles d’un rêveur qui découvre, grâce à la complicité d’un ami de soixante ans, une nouvelle manière de donner vie à ses chansons.
Je continuerai à écrire avec ma guitare, mes sept accords majeurs, mes sept accords mineurs et mes accords de septième.
C’est là que naissent mes créations.
Et si, ensuite, mon ami, avec son savoir-faire, sa sensibilité artistique et l’aide de l’intelligence artificielle, peut les faire voler plus haut, alors je suis preneur.
Car l’intelligence artificielle restera toujours un instrument au service de mon inspiration, jamais son originalité.
H.F. : Quand tu as découvert tes chansons avec ces nouveaux arrangements, qu’as-tu ressenti ?
D.J. : J’ai eu l’impression qu’un rêve devenait réalité.
Pendant vingt-cinq ans, j’ai écrit des chansons, je les ai chantées avec mes moyens, avec ma guitare.
Mais au fond de moi, je savais qu’elles pouvaient aller ailleurs.
Là, soudain, elles prenaient une autre dimension.
Je les entendais comme je les avais souvent imaginées.
C’était une grande émotion.
Je me suis dit : « Voilà, mes chansons existent vraiment. »
La première fois j’ai pleuré en les écoutant.
L’album Bonheur en pointillé n’est donc pas seulement un enregistrement. Il est l’aboutissement d’un parcours commencé avec une première chanson écrite dans une cuisine, des années auparavant.
H.F. : Pourquoi était-ce important pour toi de laisser une trace avec cet album ?
D.J. : Je crois que c’était simplement l’envie de donner une existence durable à ces chansons.
Pendant longtemps, elles vivaient uniquement lors de mes prestations, dans les moments de partage avec le public.
Mais une chanson enregistrée reste.
Elle peut voyager, être écoutée plus tard, toucher quelqu’un que je ne rencontrerai peut-être jamais.
C’est une autre forme de partage.
H.F. : Avec le recul, est-ce que tu regrettes d’avoir attendu vingt-cinq ans ?
D.J. : Non, finalement.
Bien sûr, parfois je me dis que j’aurais peut-être pu le faire plus tôt.
Mais je crois que chaque chose arrive au bon moment.
Si cet album avait été réalisé avant, il n’aurait probablement pas été le même.
Il fallait toutes ces années d’écriture, toutes ces rencontres, toutes ces expériences sur scène.
Il fallait aussi cette rencontre avec mon ami.
Aujourd’hui, je sens que cet album arrive au moment où il devait arriver.
Au terme de ce long chemin, Daniel reste pourtant fidèle à lui-même. Il ne cherche pas à se présenter comme un artiste arrivé, mais comme quelqu’un qui continue d’apprendre et de partager.
H.F. : Après cet album, est-ce que l’envie d’écrire et de chanter est toujours aussi forte ?
D.J. : Oui, bien sûr.
Tant que j’aurai des choses à raconter, j’aurai envie d’écrire.
Les sujets ne manquent pas.
La vie continue de nous offrir des histoires, des émotions, des rencontres.
Je ne sais pas combien de chansons j’écrirai encore, mais je sais que cette envie est toujours là.
Écrire, pour moi, c’est une manière de regarder le monde.
Daniel Joubert a finalement réalisé ce qu’il pensait autrefois inaccessible : faire exister ses chansons au-delà des scènes où il les partageait depuis des années.
Mais derrière l’album, derrière les mélodies et les textes, reste l’essentiel : le lien créé avec ceux qui écoutent.
Après avoir raconté la naissance de ses chansons, ses influences, ses doutes et la longue aventure qui a conduit à son premier album, Daniel revient sur ce qui reste finalement le plus important : le lien entre une chanson et celui qui l’écoute.
H.F. : Daniel, après toutes ces années d’écriture et de scène, quel serait le plus beau compliment que l’on puisse te faire ?
D.J. : Je crois que ce serait de me dire que mes chansons ont provoqué une émotion.
La sincérité de l’interprétation et la poésie de certains de mes textes, c’est certainement ce qui me caractérise le plus.
Je n’ai jamais eu la prétention d’être un grand musicien ou un grand chanteur.
Je sais simplement que j’aime raconter des histoires, transmettre des sentiments et partager des moments de vie.
Si une personne se reconnaît dans une chanson, si elle retrouve un souvenir, une émotion, une partie de son histoire… alors c’est déjà une grande réussite pour moi.
H.F. : Si tu devais résumer ton parcours en une seule phrase, que dirais-tu ?
D.J. : Je dirais que je suis simplement un raconteur d’histoires avec une guitare.
Je n’ai pas cherché à devenir quelqu’un d’autre.
J’ai écrit avec mes souvenirs, mes joies, mes peines, mes colères aussi parfois.
J’ai essayé de poser des mots sur les émotions, sur les petits bonheurs, sur les injustices, sur les rencontres.
Finalement, mes chansons sont un peu le reflet de ma vie et de mon regard sur les autres.
En refermant cet entretien, une chose apparaît : Daniel Joubert n’a jamais écrit pour suivre une mode ou chercher une reconnaissance particulière. Ses chansons sont nées d’un besoin simple : raconter ce qui le touche.
Une mère disparue devenue « Mérotte », une ville aimée avec « Bordeaux », les petits instants de bonheur de « Bonheur en pointillé », les sourires de ses chansons humoristiques, les injustices qu’il refuse d’oublier… chaque texte porte une histoire.
Pendant vingt-cinq ans, ces chansons ont vécu grâce à une guitare et à une voix. Aujourd’hui, grâce à une rencontre et à une belle amitié, elles ont trouvé une nouvelle dimension avec l’album « Bonheur en pointillé ».
Mais au fond, Daniel reste fidèle à ce qui l’a toujours guidé : l’émotion, la simplicité et la sincérité.
Car parfois, il suffit de quelques mots, d’une mélodie et d’une histoire vraie pour toucher quelqu’un.
Hugo Ferté
Magazine Les Notes et les Mots